Comment se reproduisent les figuiers ? Comment apparaissent les figues ? Poussé par la curiosité, le simple mortel qui se plonge dans la littérature pour obtenir des réponses ne peut qu’être décontenancé tant les indications paraissent contradictoires
Le figuier, arbre monoïque ?
Les botanistes sont formels à ce sujet. La figue n’est pas le fruit du figuier : c’est un réceptacle presque entièrement fermé tapissé de fleurs femelles du côté de la "queue" et de fleurs mâles autour du petit orifice se trouvant à l’opposé de la "queue" .
Les fruits du figuier sont ces petites graines qui croquent sous la dent lorsque nous mangeons des figues et que l’on nomme « akènes ». (Pour leur part, les "akènes" du fraisier se trouvent à la surface du réceptacle)
Voici la description qu’en donne Costes : «… fleurs monoïques, nombreuses, pédicellées, réunies dans l'intérieur d'un réceptacle en poire, à peine ouvert au sommet, charnu, vert jaunâtre ou violacé ; les supérieures mâles, à périanthe à 3 divisions, 3 étamines dressées, opposées aux sépales ; les inférieures femelles, à périanthe à 5 lobes et à tube décurrent sur le pédicelle, 2 styles latéraux ; fruits très petits, drupacés, renfermés dans le réceptacle accrescent et à la fin caduc. »
Une observation attentive permet de dire que certaines figues contiennent des fleurs mâles fertiles (produisant du pollen) et que les autres contiennent des fleurs mâles stériles.
On peut également observer que certaines figues contiennent des fleurs femelles à styles courts (brévistyles) et que les autres contiennent des fleurs femelles à styles longs (longistyles). (On peut retrouver ces types morphologiques chez la primevère Primula acaulis. cf. Bulletin de la FMDS N°188)
On peut aller plus loin et remarquer que les fleurs mâles produisent leur pollen quelques semaines après que les fleurs femelles aient cessé d’être réceptives: il ne peut donc y avoir de fécondation entre les partenaires situés dans une même figue.
Le figuier, arbre dioïque ?
Alors que le caractère monoïque du figuier Ficus carica est avéré, on entend constamment parler de figuier mâle (ou caprifiguier, figuier de bouc) et de figuier femelle (ou figuier domestique).
Pour comprendre cela, il faut savoir que la zone de reproduction spontanée du figuier est limitée au nord de la Méditerranée. Elle englobe notamment la bordure méditerannéenne de la France.
Dans cette région, le développement des figuiers est étroitement lié à l’intervention d’un insecte hyménoptère, le blastophage (Blastophaga psenes L.).
A certain moment de l’année, les larves de cet insecte devenues femelles adultes à l’intérieur d’une figue sortent de leur abri. Elles se chargent de pollen en se dirigeant au milieu des fleurs mâles vers l’orifice de la figue. Parvenues à l’extérieur, elles finiront par être attirées par les fleurs femelles d’une autre figue prêtes à être fécondées. Elles pénètrent dans cette figue afin de déposer leurs œufs directement dans les stigmates des fleurs. Si elles y parviennent, les fleurs femelles sont parasitées par le développement des larves et rendues stériles.
Plus tard, lorsque les larves devenues adultes s’échapperont de la figue, elles emporteront le pollen. On peut donc dire que cette figue fonctionne comme un organe mâle : elle ne produit pas de graines et libère du pollen. L’arbre sur lequel elle apparaît est appelé : caprifiguier.
Ceci est vrai pour des figues contenant des fleurs mâles non stériles et des fleurs femelles brévistyles. En effet, c’est seulement dans ce type de fleurs que les insectes peuvent déposer leurs œufs.
Si par hasard, un insecte pénètre dans une figue disposant de fleurs femelles longistyles, il ne pourra déposer ses œufs. Ses efforts ne serviront qu’à répandre sur les fleurs le pollen dont il est chargé. Il féconde les fleurs et meurt sans avoir pu assurer sa descendance. Dans ce cas, la figue se comporte comme un organe femelle : elle fructifie et ne produit pas de pollen. L’arbre sur lequel elle apparaît est appelé : figuier domestique.
La coévolution entre figuier et blastophage
Fonctionnellement, dans les régions où existe Blastophaga psenes, Ficus carica peut donc être considéré comme une espèce dioïque.
Les figuiers sont capables de fleurir (c’est à dire de donner naissance à des figues) plusieurs fois dans l’année.
Au printemps, des bourgeons apparaissent à la base du rameau annuel. Ils se développent pour donner des figues réceptives en août et qui libèrent en mai des blastophages non chargés de pollen (car les fleurs mâles sont stériles). Ces figues sont appelées mamme.
Après croissance du rameau annuel, des bourgeons apparaissent à son extrémité. Ils gardent la dimension d’un grain de poivre en hiver, et reprennent leur croissance au printemps. Les figues obtenues sont réceptives en mai et productrices de pollen et de blastophages en juillet. Ces figues sont appelées profichi.
Ce cycle est celui du caprifiguier. Certains insectes libérés en juillet peuvent survivre jusqu’à ce que les mamme deviennent réceptives. Le caprifiguier permet ainsi le renouvellement des générations de blastophages. Par contre, il ne permet pas de produire les graines nécessaires à la reproduction du figuier. 
Cette fonction est assurée par le figuier domestique. En effet, le rythme des floraisons chez ce dernier fait, qu’en juillet, des figues se trouvent réceptives. Elles recoivent donc la visite des insectes pollinisateurs. La fécondation a lieu et permet en septembre la production de graines.
Dans les régions situées plus au nord, l’insecte pollinisateur n’existe pas. Plus au sud, le rythme de développement des fleurs et des insectes n’est plus aussi harmonieux. Dans ces deux cas, la production de figues et la reproduction des figuiers en sont affectées.
Quand le blastophage est défaillant…
Au nord, le figuier s’est probablement répandu grace aux graines disséminées par les oiseaux.
L’absence de blastophage a permis la mise en lumière d’individus possédant une particularité génétique favorisant le parthénocarpisme .
L’homme a probablement conservé et muliplié par voie végétative de tels individus.
Les descendants de ces individus, ramenés dans leur région d’origine, ont contribué à augmenter la fréquence des gènes favorisant la parthénocarpie.
Au sud de cette zone, le rayon d’action des blastophages ne leur permet pas de grands déplacements. Il leur est alors difficile d’aller polléniser des figuiers domestiques se trouvant à distance.
L’homme a remarqué depuis très longtemps que la fécondation des figues de figuiers domestiques n’a lieu que si des profichi mûres sont suspendues, en été, à leurs branches. Cette opération est appelée "caprification".
Les figues au fil des saisons :
- Les "figues de l’année" sont produites par les bourgeons qui apparaissent à la base du rameau annuel (de mars à juin pour la région de Montpellier).
- Chez le figuier domestique, elles se développent en figues réceptives en juillet et viennent à maturité en septembre. Elles sont appelées "figues d’automne".
- Chez le caprifiguier, les "figues de l’année" sont appelées "mamme". Elles sont réceptives en août, abritent les larves de blastophage en hiver et les libèrent en mai, ce qui permet la ponte dans les "figues de printemps".
Avant la production de "mamme", certains caprifiguiers peuvent donner des "mammoni" qui évoluent de la même façon que les "figues d’automne". - Les "figues de printemps" sont produites par des bourgeons apparaissant aux extrémités du rameau. Ils ont la dimension d’un grain de poivre, passent l’hiver et reprennent leur croissance au printemps.
- Chez le figuier domestique, il arrive exceptionnellement que de tels bourgeons soient présents. S’ils ne tombent pas avant la période de réceptivité, ils donnent des "figues-fleurs". A cette période, il n’y a pas d’activité des blastophages. Les "figues-fleurs" se développent par parthénocarpisme et mûrissent en juillet.
- Chez le caprifiguier on les appelle "profichi". Les figues obtenues sont réceptives en mai et productrices de pollen et de blastophages en juillet. Cela rend possible la fécondation des "figues d’automne" et le parasitage des "mamme".
La culture du figuier remonte à environ 10000 ans. Cette domestication a eu des conséquences profondes sur l’évolution de l’espèce. En sélectionnant les variétés, l’homme cherche à favoriser la production soit de figues-fleurs, produit primeur, soit de figues d’automne, plus aptes au séchage.
Cette contribution se réfère à :
Thèse de Finn Kjellberg soutenue le 20 mai 1983
Consultable sur http://www.cefe.cnrs.fr/coev/pdf/fk/Kjellberg1983these.pdf
Observations récentes sur la pollinisation du figuier par F. Kjellberg, A. Aljibouri et G. Valdeyron. Fruits, Jul.-aug. 1983, vol. 38, n° 7-8, p. 567-569
Consultable sur http://www.cefe.cnrs.fr/coev/pdf/fk/Kjellberg1983.pdf
Photos : http://www.cefe.cnrs.fr/coev/albums/ficus_carica.htm
http://www.roscoff-quotidien.eu/figuier.htm
L’absence de blastophages n’empêche pas l’existence des figuiers. A Roscoff, en Bretagne, un figuier a vécu plus de 300 ans. Il s’agissait d’un caprifiguier. En 1891, un témoin, Félix SAHUT, le décrit : son tronc mesurait jusqu’à 2,40 m de circonférence, ses branches couvraient 700 m² et il produisait 500 kg de fruits par an.
Notre département abrite également des figuiers spontanés ou plantés. Il serait intéressant de recueillir les observations faites par les amateurs de figues sur le comportement de leurs figuiers : figuier domestique ou caprifiguier ? date d’apparition des bourgeons ? date de maturité des fruits ? qualité gustative ? …
Pierre
